La science-fiction et l’anthropologie : des récits entrecroisés / 3

Par Martin Hébert

Ce texte a d’abord été publié dans la revue Solaris (2013, no 183). 

Si l’on compare l’histoire des sciences sociales et celle des littératures de l’imaginaire, nous constatons qu’il s’agit de deux formes de discours qui se sont influencées mutuellement à de multiples reprises. Nous pouvons certainement documenter ces entrecroisements à une époque ou une autre. Le véritable intérêt de ces contacts, cependant, est de nous permettre de les mettre bout à bout pour constater à quel point ces deux domaines d’écriture, pourtant bien différents à première vue, se sont constamment nourris l’un à l’autre au fil de leur histoire. Dans ce texte, j’aimerais peindre à grands traits cette parenté qui remonte à plusieurs siècles.

Lire la première et la deuxième partie du texte.

XIXe-XXe siècle : retour vers le passé

Dans son texte intitulé « Tarzan and the Lost Race », Alan Barnard décrit l’impact qu’a eu le développement de l’anthropologie évolutionniste sur la science fiction. La publication en 1871 de l’ouvrage The Descent of Man par Darwin, appliquant explicitement les principes de la sélection naturelle à l’évolution humaine peut être considérée comme une véritable révolution scientifique dans les sciences sociales. Les contrecoups de cette révolution se sont certainement fait sentir dans la culture populaire en général et dans les littératures « de genre » en particulier[26]. La recherche (et la découverte) de traces du passé humain fut la grande entreprise anthropologique de la période située approximativement entre 1871 et 1930. Cette période a été marquée par deux entreprises reliées entre elles : (1) la recherche de fossiles humains et (2) la recherche de sociétés « primitives » qui auraient été isolées des processus d’évolution sociale et culturelle, sociétés supposées représenter une sorte d’archive humaine vivante, un « monde perdu » nous ouvrant une fenêtre sur le passé[27].

Couverture du livre Tarzan of the Apes par Fred J. Arting, 1914. Creative Commons

Couverture du livre Tarzan of the Apes par Fred J. Arting, 1914. Source : Wikipedia Commons.

L’impact des découvertes anthropologiques de cette période sur les littératures de l’imaginaire a été considérable. L’idée d’un « chaînon manquant » et l’idée de « sociétés perdues » ont ramené la SF sur terre. Nous associons peu, aujourd’hui, des textes comme Les Mines du Roi Salomon (H. Rider Haggard 1885), Le Monde Perdu (Sir Arthur Conan Doyle, 1912), ou Tarzan of the Apes (Edgar Rice Burroughs, 1912) à la SF. Pourtant, à l’époque de leur publication, ces ouvrages répondaient à une fascination populaire pour les implications de la théorie darwinienne en général et pour ses implications anthropologiques en particulier. Tarzan présentait une version romantique de notre primitivité et faisait écho au rêve romantique de la retrouver. En 1930 déjà sept films mettant en vedette le célèbre « homme-singe » avaient été produits et celui-ci allait aisément devenir la figure la plus représentée du cinéma de genre (38 films à ce jour). Quant à Alan Quatermain, héros colonial britannique par excellence, se aventures le menèrent, littéralement, à retrouver le fameux « chaînon manquant » dans Les Mines du Roi Salomon. L’Amazonie de Conan Doyle, pour sa part, est à la fois peuplée de « bons sauvages » (les Accala), aux prises avec les violents « hommes-singes », les Doba. Ces ouvrages, malgré leur simplicité morale, anticipaient des fictions plus philosophiques comme Les Animaux dénaturés de Vercors (1952) ou même la trilogie Hominids de Robert Sawyer, s’interrogeant sur les frontières de l’humanité.

L’un des liens les plus intéressants et explicites entre l’anthropologie et la science-fiction du début du XXe siècle se trouve sans doute dans l’œuvre des réalisateurs Merian Cooper et Ernest Schoedsack. Ensemble, ils créèrent deux films ethnographiques classiques, empreints du thème de la lutte de l’humain contre une nature hostile : Grass (1925), portant sur la dure vie des nomades de turquie et d’Iran et Chang (1927) détaillant les périls de la jungle thaïlandaise. Suite à ces films, Schoedsack réalise une fiction sur des orangs-outans de Sumatra, où les primates apparaissent sous une forme tout à fait anthropomorphisés, présentés comme les plus proches cousins de l’humanité (Rango, 1921). Le choix de l’orang-outan pour cette fiction primatologique n’était d’ailleurs pas fortuit. Le réalisateur reprenait dans cette œuvre les thèses anthropologiques de philosophes du XVIIIe siècle qui voyaient dans ce primate la forme animale la plus proche de l’humain. Son inspiration venait en particulier des spéculations de James Burnett, qui voyait dans ce primate ni plus ni moins qu’un « homme sauvage »[28].  Plusieurs éléments des films ethnographiques et de fiction de Cooper et Schoedsack convergeront lorsque les deux créateurs se réuniront à nouveau au début des années 30 pour créer leur œuvre maîtresse, passée à l’histoire du cinéma de genre : King Kong (1933). Les thèmes de la frontière humain/animal et de l’hostilité de la nature explorés dans les œuvres précédentes de ces cinéastes convergeront ici pour créer l’un des récits les plus mémorables de l’histoire du cinéma.

Ce texte sera publié sous forme de série. Lisez la suite demain!

Martin Hébert est professeur titulaire au département d’anthropologie de l’Université Laval (Québec, Canada) et auteur de science-fiction. Dans ses travaux anthropologiques il aborde principalement les rapports entre les imaginaires et le politique. Il s’intéresse à cette intersection en étudiant des conflits, des mobilisations et des propositions de transformations sociales qui marquent la vie politique de peuples autochtones d’Amérique latine et du Québec. Il est membre du GRIPAL et du CIÉRA. En 2001, il reçoit le prix Solaris de création littéraire pour sa nouvelle “Derniers Jours”. Il a siégé sur le jury du prix Jacques-Brossard–Grand Prix de la science fiction et du fantastique Québécois à deux reprises depuis 2010. Il peut être rejoint par courriel à Martin.Hebert@ant.ulaval.ca ou sur Linkedin.

26. Pour une synthèse de cette littérature, voir Nicholas Ruddick, The Fire in the Stone : Prehistoric fiction from Charles Darwin to Jean M. Auel, Middeltown (CT), Wesleyan, 2009 ; Brian V. Street, The Savage in Literature: Representations of the ‘Primitive’ Society in English Fiction, 1858-1920, London, Routledge & Kegan Paul, 1975; Pour une analyse de ces représentations de la préhistoire dans la littérature française, voir Claudine Cohen, L’Homme des origines, savoirs et fictions en préhistoire, Paris, Seuil, 1999

27. Le texte fondateur de cette double approche est sans doute celui de John Lubbock (1865) Pre-historic Times, as Illustrated by Ancient Remains, and the Manners and Customs of Modern Savages. Londres : Williams and Norgate.

28. James Burnett, Of the Origin and Progress of Language, Vol.1, Edinbourg, J. Bell, 1773

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About Marie-Pierre Renaud

I am an anthropologist living in Quebec city, Canada. I specialize in native studies and anthropology of health. I am a geek. I founded and now co-manage The Geek Anthropologist blog. I am working on transforming my memoir into a book and journal articles. I like to knit while watching Star Trek. Reach out to me for collaborations! https://mariepierrerenaud.co/

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