La science-fiction et l’anthropologie : des récits entrecroisés / 2

Par Martin Hébert

Ce texte a d’abord été publié dans la revue Solaris (2013, no 183). 

Si l’on compare l’histoire des sciences sociales et celle des littératures de l’imaginaire, nous constatons qu’il s’agit de deux formes de discours qui se sont influencées mutuellement à de multiples reprises. Nous pouvons certainement documenter ces entrecroisements à une époque ou une autre. Le véritable intérêt de ces contacts, cependant, est de nous permettre de les mettre bout à bout pour constater à quel point ces deux domaines d’écriture, pourtant bien différents à première vue, se sont constamment nourris l’un à l’autre au fil de leur histoire. Dans ce texte, j’aimerais peindre à grands traits cette parenté qui remonte à plusieurs siècles.

Lire la première partie du texte.

XVIIIe – XIXe siècles : Les voyages dans la lune

Image tirée de la page 6 du livre De la Terre à la Lune (1874)

Image tirée de la page 6 du livre De la Terre à la Lune de Jules Verne (1874). Source : Internet Archive Book Images sur Creative Commons.

Des mentions de voyages dans la lune peuvent être retrouvées aussi tôt que dans L’Histoire vraie de Lucien de Samosate (2ième siècle de notre ère), ou dans le Shâhnâmeh du poète perse Firdausi (XIe siècle de notre ère)[15]. Durant la Renaissance, période d’émergence des hétérologies terrestres, l’Arioste publie Roland furieux, qui met également en scène un voyage dans la lune (1532). Mais le véritable décollage du motif se situe au XVIIIe siècle. À mesure que l’âge des « Premiers contacts » entre terriens s’épuisait, il devenait plus difficile d’utiliser le motif des récits de voyage pour articuler une réflexion sur la société. En quête d’exotisme, les Occidentaux ont donc tourné le regard vers les cieux et commencé à imaginer d’autres voyages. Commença donc à se développer une nouvelle variante du récit de voyage, celle du « voyage dans la lune ». Dans l’un des romans[16] phares de cette tradition des littératures de l’imaginaire, De la terre à la lune, Jules Verne retrace la tradition dans laquelle il s’inscrit. La quantité des récits qu’il cite est frappante, et plusieurs titres marquants de cette tradition évoquent d’étranges similitudes avec la littérature anthropologique. L’un des classiques cités est l’ouvrage de Francis Godwin intitulé The Man in the Moone, or a Discourse of a Voyage Thither, by Domingo Gonsales (1638), dans lequel l’auteur spécule que les habitants de la lune seraient les descendants des Amérindiens[17]. Le titre du Voyage dans la lune et Histoire complète des états et empires du Soleil de Cyrano Bergerac (1655) rappelle les premières descriptions présentées comme « complètes et véridiques » faites par les chroniqueurs de la Conquête des Amériques[18]. Pour sa part, l’ouvrage de Bernard le Bouyer de Fontanelle (ca. 1700) Pluralisme des mondes, porte un titre qui cadrerait tout à fait dans une bibliothèque anthropologique contemporaine. L’ouvrage de Marie-Anne Robert (1756) Voyage de Milord Céton dans les sept planètes est, par ailleurs, considéré comme l’un des précurseurs de la critique féministe[19]. En un mot, cette littérature des mondes lointains[20] constitue un enchevêtrement complexe de fiction, de faits et de réflexion qui sera le berceau commun qui influencera tant la forme que les thèmes de prédilection de la science fiction et de l’anthropologie.

De Cyrano de Bergerac à Jules Verne et H.G. Wells, le voyage dans la lune devient un substitut du voyage vers des contrées exotiques. Dans tous les cas, le nœud du récit n’est pas constitué des technologies permettant ces voyages, mais plutôt par l’importance sociale et humaine du voyage. Johannes Kepler, considéré comme l’un des plus grands scientifiques de la Renaissance, a écrit lui aussi un récit de voyage dans la lune (Somnium, 1634). Il est intéressant de noter que malgré son savoir scientifique encyclopédique, à la fine pointe de son époque, Kepler ne s’est pas préoccupé, dans Somnium, de dépeindre de manière « réaliste » le voyage de la terre à la lune effectué par son personnage principal, Duracotus. Il est simplement dit que Duracotus est le fils d’une sorcière et qu’il se rend sur la lune porté par les démons invoqués par cette dernière. Le but du récit n’était pas, visiblement, de s’attarder à la mécanique du voyage. L’intérêt de Kepler était plutôt d’un autre ordre : il cherchait à décrire l’expérience humaine de l’univers qu’il découvrait à travers ses travaux d’astronomie. Dans cette mesure, le petit récit de Kepler est un précurseur évident de la « sciences sociales fiction » du XXe siècle.

De Cyrano de Bergerac à Jules Verne et H.G. Wells, le voyage dans la lune devient un substitut du voyage vers des contrées exotiques.

Certains auteurs ont insisté sur le changement stylistique qui s’opère dans les littératures de l’imaginaire au milieu du XIXe, alors que le voyage en rêve sera remplacé par des voyages imaginaires décrits avec détail, comme de véritables périples physiques. L’œuvre d’Edgard Allan Poe, et en particulier Le récit d’Arthur Gordon Pym (1838) est d’ailleurs considérée comme l’un des points tournants de cette transformation stylistique[21]. Pourtant, même si la vraisemblance dans la forme des récits portant les lecteurs vers des terres inconnues devient, chez Verne par exemple, en effet une préoccupation plus grande qu’elle ne l’avait été auparavant, l’intention des récits de voyages extraordinaires ne semble pas très éloignée de celle des voyages effectués en rêve dans les contes philosophiques des époques antérieures. Quoiqu’il y ait un projet de plausibilité scientifique dans De la terre à la lune, les prédictions technologiques de Verne sur la manière dont il serait possible de se rendre sur la lune avec des technologies du XIXe siècle pâlissent[22] lorsque comparées avec ses prédictions sociales relatives à l’enthousiasme suscité par la création d’un programme spatial aux États-Unis. Comme l’écrivait H.G. Wells, Verne croyait fermement que ses créations littéraires étaient, ou seraient, réalisables, mais sa contribution principale a surtout été d’aider ses lecteurs à imaginer ces inventions réalisées, à imaginer le plaisir, l’émotion, mais aussi les infamies qui pourraient découler de leur réalisation[23].

Image tirée de 'The Conquest of the Moon: a story of the Bayouda'

Image tirée de ‘The Conquest of the Moon: a story of the Bayouda’. Source : The British Library sur Creative Commons.

La Lune est l’une de ces choses qui se sont enrichies de notre ignorance, disait Borges[24]. En effet tant que l’humanité n’avait pas posé pied sur notre satellite, celui-ci continua d’être un terreau fertile pour l’imagination humaine. Même à la veille des premiers alunissages humains, cet astre était représenté comme un lieu de rencontres fantastiques. Ces dernières pouvaient être planifiées de longue date, comme dans 2001 : Odyssée de l’espace (1968), ou plutôt être des rencontres accidentelles entre naufragés humains et extraterrestres, comme dans Opération astrée (1966). Mais dans un cas comme dans l’autre, tant que les humains n’avaient pas réellement mis pied sur la Lune, il semblait encore possible de concilier ce lieu avec nos fantaisies humaines. Mais après 1969, le désenchantement de la Lune fut abrupt. Dans un essai publié en 1967, avant même que les humains aient mis pied sur cet astre pour la première fois, Isaac Asimov notait déjà le désintérêt du public américain pour le programme spatial. Quand il devint clair que la course vers la Lune allait être remportée par les Américains, la motivation principale du public semblait épuisée et le mythe du Nouveau Monde lunaire fut peu à peu remplacé par la réalité grise, aride, et monotone de notre satellite. « Que peut offrir la lune ? » demande-t-il :

« C’est un monde mort et sans utilité, sans air ni eau. Sa surface est exposée à une pluie incessante de micrométéorites, de rayons solaires ultraviolets, de rayons X et de rayons cosmiques de l’espace. Les températures tombent à 200 sous zéro et montent jusqu’à 200 au dessus de zéro dans une journée qui dure deux semaines. L’Homme ne pourrait vivre cinq minutes sur la Lune sans protection artificielle »[25]

L’alunissage d'Apollo 11. Source : Creative Commons.

L’alunissage d’Apollo 11. Source : SDASM Archives sur Creative Commons.

Cette période de désenchantement confirme peut-être le tarissement d’un type d’hétérologies, soit les récits de rencontre d’êtres intelligents sur la Lune. Mais depuis la fin du XIXe siècle, les littératures de l’imaginaire, inspirées par les développements de la paléontologie humaine et de l’ethnologie, avaient déjà commencé à s’étendre vers d’autres horizons. En effet, à travers les hétérologies préhistoriques, l’homme-singe avait déjà depuis longtemps remplacé le Sélénite dans la spéculation anthropologique.

Ce texte est publié sous forme de série. Lisez la suite demain!

Martin Hébert est professeur titulaire au département d’anthropologie de l’Université Laval (Québec, Canada) et auteur de science-fiction. Dans ses travaux anthropologiques il aborde principalement les rapports entre les imaginaires et le politique. Il s’intéresse à cette intersection en étudiant des conflits, des mobilisations et des propositions de transformations sociales qui marquent la vie politique de peuples autochtones d’Amérique latine et du Québec. Il est membre du GRIPAL et du CIÉRA. En 2001, il reçoit le prix Solaris de création littéraire pour sa nouvelle “Derniers Jours”. Il a siégé sur le jury du prix Jacques-Brossard–Grand Prix de la science fiction et du fantastique Québécois à deux reprises depuis 2010. Il peut être rejoint par courriel à Martin.Hebert@ant.ulaval.ca ou sur Linkedin.

 

15. Marjorie Hope Nicholson, Voyages to the Moon, New York, Macmillan, 1948

16. Cette fascination est également retrouvée dans la musique. Particulièrement intéressant à cet égard, voir la Bella Landauer Sheet Music Collection, consacrée à la musique ayant des thèmes aéronautiques. Cette collection est conservée par le musée Smithsonian d’histoire américaine à Washington.

17. Bernd Brunner, Moon: A Brief History, New Haven, Yale University Press, 2010, p.97

18. La forme de ce titre renvoie à des ouvrages monumentaux décrivant le Nouveau-Monde, qui ont frappé l’imagination du public Européen à partir du XVIe siècle. Ces récits de terres lointaines ont alimenté tant le développement de la fiction populaire que celui du discours anthropologique. Des discussions détaillées de l’une et l’autre de ces filiations, voir John Rieder, Colonialism and the Emergence of Science Fiction, Middletown (CT), Wesleyan, 2008 et Miguel León-Portilla, Bernardino de Sahagún, pionero de la antropología, Mexico, Universidad Autónoma de México, 1999

19. Voir le chapitre 4 du livre d’Erica Harth, Cartesian Women: Versions and Subversions of Rational Discourse in the Old Regime, Ithaca, Cornell University Press, 1992

20. Le Micromégas de Voltaire (1752), mérite ici une mention particulière dans la mesure où il met en scène non pas un voyage vers un monde lointain effectué par un humain, mais plutôt l’inverse. Il parle plutôt, d’un extra-terrestre, qui vient de Jupiter et observe les mœurs des humains. Ce changement de perspective, cette manière de se situer du point de vue de l’Autre, influencera tant la SF plus tard (nous pouvons penser aux livres Calculating God ou à la trilogie Hominids de Robert Sawyer) que l’anthropologie du XXe siècle. L’utilité critique de cette forme de récit viendra jouer un rôle central dans la littérature et la science dites « post-coloniales ».

21. David Standish, Hollow Earth: The Long and Curious History of Imagining Strange Lands, Fantastical Creatures, Advanced Civilizations and Marvelous Machines Below the earth’s Surface, Cambridge, MA, Da Capo Press, 2006

22. Verne aimait rappeler l’attention qu’il portait à la vraisemblance scientifique et mécanique de ses créations. Pourtant, même si l’on juge ses efforts en fonction des connaissances scientifiques de son époque, il semble que l’auteur n’ait pas toujours rechigné devant quelques extrapolations peu plausibles lorsque ces dernières se faisaient au profit d’un récit enlevant. Confronté à la question de l’approvisionnement en eau et en nourriture de ses voyageurs vers la Lune, Verne écrit : «Il y avait aussi une réserve d’eau-de-vie pouvant s’élever à cinquante gallons et de l’eau pour deux mois seulement; en effet, à la suite des dernières observations des astronomes personne ne mettait en doute la présence d’une certaine quantité d’eau à la surface de la lune. Quant aux vivres, il eût été insensé de croire que les habitants de la Terre ne trouveraient pas à se nourrir là-haut. » De la terre à la lune, Paris, Livre de Poche, 2001 [1865], p.224.

23. Cité par Jeff Vandermeer, The Steampunk Bible, New York, Abrams, 2010, p.38

24. J. L. Borges, « Yo, Judío », 1934

25. Isaac Asimov, « After Apollo, What ? », dans Today and Tomorrow and…, New York, Dell, 1983 [1967], p.183

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About Marie-Pierre Renaud

I am an anthropologist living in Quebec city, Canada. I specialize in native studies and anthropology of health. I am a geek. I founded and now co-manage The Geek Anthropologist blog. I am working on transforming my memoir into a book and journal articles. I like to knit while watching Star Trek. Reach out to me for collaborations! https://mariepierrerenaud.co/

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